Ce matin, j’étais dans une salle d’attente et je suis tombée sur cet article dans une revue. J’ai longtemps pensé que j’étais faite pour être entourée de garçons. C’est vrai qu’une partie de moi est ”one of the boys”. Mais la présence de femmes s’est avérée pour moi nécessaire, enrichissante, rassurante, bienfaisante. Cet article m’est rentrée dedans et m’a montré, dans ma tête, tour à tour, les femmes de ma vie. Les femmes de mon cercle.
Impossible de ne pas faire le lien aussi avec la petite Corinnette qui s’en vient plus si petite que ça…
Des larmes vous dites? Un déluge!!!! Il fallait absolument que je vous le fasse lire.
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Raphaëlle
Ma fille aura 13 ans dans 15 jours. Treize ans! Ma poulette, ma princesse, ma « trésor ».
Ma fille unique. Celle que j’ai mise au monde dans mon lit, avec l’aide d’une sage-femme. Celle avec qui j’ai dormi tant de nuits, lovée contre elle dans la danse langoureuse de l’allaitement et du maternage. Ma fille adorée, dont j’ai pourtant craint l’arrivée. C’est que, parfois, les bébés arrivent au monde avec, dans leurs mains, les vieilles blessures de leurs parents. Raphaëlle, celle qui m’a réconciliée avec la féminité, la douceur, réconciliée avec l’idée même d’être une mère.
Elle a beaucoup changé ces derniers mois… À la fois plus secrète et plus « déployée ». Dans son regard, je vois le flou de tout ce qu’elle ne partage plus avec moi. Son corps s’est transformé aussi, jusqu’à lui imposer une nouvelle façon de bouger et de se tenir. Parfois, le téléphone sonne et c’est un garçon que je ne connais pas qui demande à lui parler. Elle me sourit, prend l’appareil et s’enferme dans sa chambre. Raphaëlle a pénétré dans l’étroit passage de la puberté. J’en suis profondément émue.
J’ai tant de choses à lui dire! Je voudrais dérouler devant elle la carte de la vie et lui indiquer dessus les déserts et les oasis, les ponts suspendus et les passages souterrains. Marquer d’une croix l’emplacement de la source qui désaltère le corps et l’âme. Lui raconter comment on grimpe pour sauter les murs qui se dressent sur notre chemin et comment aussi, parfois, on les contourne. Je voudrais placer dans sa besace tout ce qui l’aidera. Des couleurs et des pinceaux pour qu’elle dessine elle-même sa vie. Une hache pour se faire un sentier dans la forêt et pour fendre les méchants. Une corne de brume pour qu’elle puisse m’appeler à toute heure du jour ou de la nuit. Un œuf de dragon pour qu’elle ne néglige jamais sa créativité. Et des cailloux blancs pour trouver son chemin quand il sera l’heure du retour.
Je prépare une fête très spéciale pour elle. Une fête pour célébrer sa venue dans le grand cercle des femmes. Il n’y aura que des femmes et chacune d’elles aura été choisie en fonction du pont unique qu’elle incarne entre ma fille et le monde. Chacune sera chargée de lui transmettre, ce soir-là, une part du formidable héritage millénaire des femmes: la fécondité, les connaissances et l’intelligence des femmes, l’art et la culture, la puissance de la sexualité des femmes, l’âme féminine et sa spiritualité. Chant, danse, poème, dessin, conte, chacune de nous le fera à sa manière et lui offrira un cadeau qui symbolise son thème.
C’est pour qu’elle sache que le temps va passer, et les amours se succéder, mais toujours elle sera du cercle des femmes. Amies, mère, grands-mères, cousines, tantes, nièces, voisines, confidente. Aux jours difficiles, quand tu devras traverser seule les sentiers plus escarpés de la vie, écoute bien, ma belle, et tu entendras tes sœurs, debout de chaque côté de ce sentier, qui t’encouragent, te félicitent, qui courent à côté de toi et te désignent les embûches. Tes sœurs qui prient pour toi et brisent parfois les règles pour te rejoindre dans le sentier et te porter sur leurs épaules. Finalement, tu découvriras qu’elles t’attendent toujours les bras ouverts, à la fin du passage difficile.
Peu importe à quel point tu aimeras ton homme, à quel point tu aimeras tes enfants, et je sais que tu les aimeras beaucoup! Nourris le cercle de tes sœurs parce qu’il restera toujours un lieu de repos et de joies, une source où te refaire. Prends soin de tes sœurs, ma belle. Tu seras une amoureuse, une compagne, une mère, une collègue, une artiste, une patronne peut-être. La vie se charge de tricoter les mailles à l’envers et à l’endroit. Les boulots vont et viennent, les cœurs se brisent et se rapiècent, ceux qu’on aime finissent par mourir. Mais, toujours, si tu prends soin de tes sœurs, elles seront là, dans tes nuits sans sommeil, à t’attendre les bras ouverts, parce qu’elles les ont traversées elles aussi. Sois la bienvenue parmi les femmes.
par France Paradis, publié dans Enfants Québec, mai 2007.